Bâtiment et Construction

Matériaux naturels : retour en arrière ou nouveau progrès ?

Le 7/10/26 par Gunther CLESSE, Consultant-formateur expert en maîtrise d'ouvrage

Gunther CLESSE est expert en bâtiment et construction depuis plus de 20 ans. Après un parcours en tant qu’Ingénieur Travaux puis responsable d’opération chez Bouygues et Léon Grosse, il a été responsable d’aménagement pour la Société des Grands Projets (SGP). Depuis 2023, il est chef de projet pour le ministère des Armée. 

Pour CFC Formations, Gunther CLESSE anime des formations sur les techniques de construction et sur la conception-réalisation.

 

 

Pendant des décennies, le secteur du bâtiment a misé sur la sophistication technique pour concilier coût et performance. Aujourd’hui, les matériaux naturels reviennent en force et rouvrent des voies que l’industrialisation du XXe siècle avait laissées de côté. Faut-il y voir un retour en arrière ? Doit-on se résoudre à des compromis sur le confort ? Quelles sont les perspectives et les limites ? Et surtout, qu’est-ce que cela change dans notre manière de concevoir les bâtiments ?

 

Avant d’aller plus loin, précisons les définitions. Dans cet article, nous regroupons sous le terme de matériaux naturels les matériaux biosourcés et géosourcés, en reprenant les catégories retenues par la réglementation environnementale (RE2020) et le label « bâtiment biosourcé »1.

 

Les matériaux biosourcés sont issus de la biomasse végétale, animale ou fongique. Ils se distinguent par leur usage dans l’ouvrage :

  • structure : bois massif, bois lamellé-collé
  • isolation : paille, chanvre en laine, ouate de cellulose, liège expansé, fibre de bois
  • liants et enduits : béton de chanvre, terre-paille

 

Leur niveau de transformation varie fortement : certains sont utilisés quasiment bruts (paille, liège), d’autres nécessitent une transformation industrielle (lamellé-collé, panneaux de fibres), sans pour autant perdre leur origine renouvelable.

 

Les matériaux géosourcés sont d’origine minérale ou proviennent du sous-sol, avec un faible niveau de transformation. On distingue :

  • structure et maçonnerie : pierre naturelle (massive ou en parement), terre crue sous forme de pisé ou de bauge
  • isolation et régulation hygrométrique : terre crue sous forme d’enduit ou de brique de terre crue

 

 

Faut-il y voir un retour en arrière ?

Alors que la France vise la neutralité carbone en 2050, la décarbonation de l’acte de construire bute sur un obstacle : la mise en œuvre de matériaux transformés (béton, acier…) et synthétiques (polyuréthane, PVC…). Sur le plan réglementaire, le durcissement programmé des seuils carbone de la RE20202 en 2028 puis 2031 rendra de plus en plus difficile, dans de nombreux projets, le recours à des solutions très carbonées comme une structure 100 % béton.

 

Face à ces paliers, les matériaux naturels apportent des réponses concrètes. D’abord, l’absence de transformations industrielles lourdes à la fabrication limite leurs émissions de gaz à effet de serre, comparées à celles du béton ou de l’acier. Mieux encore, les matériaux biosourcés séquestrent dans le bâti le CO₂ absorbé par les plantes durant leur croissance, contribuant à un stockage temporaire du carbone. Enfin, face aux chocs climatiques et géopolitiques actuels, ils rendent la construction plus résiliente et moins dépendante de ressources extérieures, puisqu’ils proviennent de ressources végétales ou animales qui se régénèrent à échelle humaine.

 

Loin d’un retour en arrière, les matériaux naturels s’imposent ainsi comme un levier vers une nouvelle étape du progrès.

 

 

Doit-on se résoudre à des compromis sur le confort ?

Le confort d’été cristallise les débats autour de la RE2020. Certains lui reprochent de limiter le recours à la climatisation sans toujours garantir, dans les faits, le confort attendu lors des épisodes de forte chaleur — une critique qui interroge la capacité des indicateurs réglementaires à traduire fidèlement l’expérience des occupants.

 

Des solutions existent pourtant pour limiter le recours à des systèmes techniques coûteux et énergivores (chauffage, climatisation, ventilation mécanique) sans sacrifier le confort des usagers. Il s’agit d’intégrer dès la conception des stratégies passives, capables de réduire les besoins tout en améliorant le confort. Ventilation naturelle, protection solaire, inertie thermique. Ces principes fondent la conception bioclimatique, qui croise climat local, orientation, disposition architecturale et matériaux.

 

Les matériaux naturels y trouvent naturellement leur place. Les matériaux lourds comme la pierre ou la terre crue stabilisent thermiquement le bâtiment grâce à leur inertie. Le bois, la paille ou le liège se distinguent par leurs propriétés isolantes. Dans tous les cas, c’est moins le matériau pris isolément que la composition de la paroi et sa mise en œuvre qui déterminent la performance.

 

Ces matériaux contribuent aussi à un air intérieur plus sain lorsqu’ils sont peu transformés et faiblement émissifs en composés organiques volatils. Certains, hygroscopiques (la terre crue, le bois), régulent en partie l’humidité de l’air, renforçant encore le confort perçu.

 

Ces principes, parfois anciens mais désormais validés par des méthodes de calcul, permettent de choisir les bons matériaux et de bien dimensionner leur mise en œuvre pour optimiser confort et sobriété. À ces performances techniques s’ajoutent des qualités plus sensibles — texture, matérialité, confort visuel ou acoustique — qui rapprochent l’expérience des occupants d’un cadre plus en harmonie avec la nature.

 

 

Quelles sont les perspectives et les limites de ces matériaux ?

En 2024, les isolants biosourcés représentaient environ 11 % du marché français des isolants, un volume en progression continue (+16 % entre 2023 et 2024, +95 % depuis 2016)³. Le bois structurel suit une trajectoire comparable. Sa part de marché dans les immeubles collectifs est passée de 16 % en 2020 à 23 % en 2022⁴, dans le tertiaire, où le bois est passé de 10,9 % à 13,1 % sur la même période. Un mouvement de fond, donc, mais qui reste minoritaire face aux solutions conventionnelles.

 

D’autres pistes complètent ce mouvement vers des bâtiments durables, à commencer par l’économie circulaire. Les matériaux de réemploi évitent l’extraction de nouvelles matières premières et limitent la dégradation des écosystèmes. Les plateformes locales, qui approvisionnent les chantiers en circuit court, réduisent quant à elles l’impact lié au transport des marchandises.

 

La croissance de ces filières dépendra de trois facteurs : leur compétitivité économique, la maîtrise des enjeux réglementaires et la capacité des acteurs du bâtiment à évoluer.

 

Le bois illustre bien ces enjeux. La France dispose d’une ressource forestière importante et en croissance, qui couvre un tiers du territoire5. Mais le vrai défi de demain n’est pas tant la disponibilité de la forêt que la capacité à produire suffisamment de bois de qualité malgré le changement climatique. Gestion forestière, renouvellement des peuplements et adaptation des essences seront donc déterminants pour maintenir une offre de bois de construction à un coût maîtrisé.

 

Sur le plan réglementaire, les filières pionnières — pierre, terre, laine — ont mis plusieurs décennies à asseoir leur crédibilité : un rappel que le progrès, dans le bâtiment, se construit dans le temps long. Le bois et les fibres végétales font eux aussi l’objet de recherches et de retours d’expérience pour sécuriser leur emploi, notamment sur la sécurité incendie, la durabilité et la pérennité des ouvrages.

 

Au final, le facteur clé reste la capacité des acteurs du bâtiment à changer : filières d’approvisionnement, méthodes de construction, techniques de mise en œuvre, formation des métiers, jusqu’à l’architecture et la structuration des coûts. Avec les matériaux naturels, c’est bien la manière de concevoir le bâtiment qui évolue.

 

 

Alors qu’est ce que cela change dans la manière de concevoir le bâtiment ?

Le véritable enjeu dépasse la seule composition des matériaux : c’est la place donnée à la conception environnementale dans le processus de décision. Il s’agit de replacer le bâtiment dans un équilibre dynamique tenant compte à la fois des régulations naturelles et de la liberté humaine.

 

Une conception environnementale pertinente ne consiste pas à ajouter une étude au projet. Elle consiste à intégrer les enjeux environnementaux dès l’esquisse — au moment où les choix architecturaux, techniques et économiques sont encore réversibles. Une étude thermique ou une analyse de cycle de vie livrée en phase PRO arrive trop tard pour peser sur les décisions structurantes : orientation du bâtiment, choix constructif, trame porteuse.

 

Pour le maître d’ouvrage, cela suppose de ne plus considérer l’étude environnementale comme une prestation de conformité, mais comme une véritable aide à la décision, mobilisée en amont plutôt qu’en validation. Pour les concepteurs, cela suppose d’accepter que l’environnement ne soit pas une contrainte ajoutée au projet, mais l’un des paramètres qui contribuent à le dessiner, au même titre que le programme ou le budget.

 

Nous savons aujourd’hui construire autrement. Reste à savoir si cette connaissance, déjà disponible, trouvera une place suffisante — et surtout suffisamment tôt — pour orienter réellement les projets de demain.

 

 

1.Label « bâtiment biosourcé » révisé par l’arrêté du 2 juillet 2024
2.Seuils carbone RE2020 : renforcement progressif par paliers en 2022, 2025, 2028 et 2031 (décret n°2021-1004 du 29 juillet 2021 et textes modificatifs).
3.Baromètre des matériaux de construction biosourcés, AICB 2025 (repris par le Cerema) ; 32,7 millions de m² mis en œuvre en 2024 selon la CAPEB.
4.Ministère de l’Agriculture (données filière bois construction)
5.Institut national de l’information géographique et forestière (IGN) : la forêt métropolitaine couvre 31 % du territoire (17,1 millions d’hectares en 2021).

 

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